Dernières Nouvelles d'Alsace 13/07/2010

Balade mémorielle entre Woerth et Froeschwiller

En pensant au 6 août 1870

     Comment imaginer, devant ce paysage bucolique, qu'un jour d'été, il y a exactement 140 ans, quelque 20 000 hommes, Français et Allemands, périrent lors d'une bataille féroce ? S'y promener en admirant quelques tombes isolées et d'insolites mausolées, fait prendre conscience du prix de la paix.

      A Woerth, nous rencontrons Robert Koehl, professeur agrégé d'histoire et si passionné par la guerre de 1870 qu'il possède quelque 200 ouvrages sur la question... Premier arrêt devant un imposant mausolée, visible de la route proche : « Les Français ont respecté les monuments allemands érigés après la victoire du Reich, pas comme les nazis plus tard... » explique le spécialiste devant la construction surmontée d'un lion et dédiée par la Bavière à ses fils.
 Le périmètre délimite une nécropole après avoir été celui d'une ferme autour de laquelle plus d'un millier de combattants furent enterrés : « Les Bavarois étaient engagés ici. Il y avait aussi des soldats venus de Wurtemberg, de Hesse, de Thuringe, de Prusse... L'Allemagne n'existait pas encore et à Sadowa, quand la Prusse avait écrasé l'Autriche en 1866, ces régiments se battaient encore entre eux... Mais la déclaration de guerre de Napoléon III les a fait s'unir contre la France. » Le 17 juillet 1870 en effet, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse suite à l'affaire de la dépêche d'Ems : la traduction résumée d'une conversation diplomatique, suite à la candidature d'un Hohenzollern au trône d'Espagne, donnait à penser que le roi de Prusse méprisait la France...
 A ce prétexte de politique extérieure s'ajoutait la peur d'une révolution dans cet Empire d'apparence brillante mais politiquement fragile et qui comptait sur la guerre pour unifier les Français... Oubliant que l'armée française de type colonial victorieuse sur les Algériens, les Mexicains et les Tonkinois, n'avait pas combattu en Europe depuis 11 ans et désappris la stratégie moderne...
 Nous prenons à gauche après le mausolée, longeant la route pour arriver à un rond-point d'où un chemin macadamisé en pente est annoncé par le panneau "Champ de bataille" : « Woerth est une bonne position stratégique : les armées de Hoche y étaient déjà en 1793 ». La « Rue du Général-Michel » rend hommage à la brigade des 8e et 9e Cuirassiers, 1 200 hommes à cheval, piégés dans les rues de Morsbronn comme l'évoque un tableau célèbre.
 Plus loin, la rue du Général-Maire rappelle que « 1870, c'était encore l'époque où les généraux marchaient devant leurs hommes... En 1914, c'était déjà la guerre de position. » En haut de la montée, près de l'endroit où le maréchal de Mac-Mahon suivit la meurtrière bataille, une altière colonne commémore le sacrifice de milliers de soldats français de tout grade et croyance, fauchés dans le secteur : la croix, le croissant musulman et l'étoile de David cohabitent sur ce monument de 1956 en remplacement d'un autre détruit par les nazis.
 De grandes figures de tirailleurs et d'artilleurs, de Turcos et de Zouaves -des combattants venus d'Afrique, notamment d'Algérie qui se battirent farouchement et tirèrent les derniers coups de feu français- sont sculptées là. Avec leurs pantalons rouge garance si faciles à viser... L'esplanade, une tombe collective plantée de grands arbres, qui a longtemps été lieu de pèlerinage comme tout le site, est au cur des commémorations.

Cocarde tricolore du Souvenir Français et mausolée allemand

      On reprend ensuite la petite route qui mène au pied d'une tour en grès. Le mausolée de Hesse se dresse comme un phare sur une mer de prés et de champs de maïs. S'il y a bien la hauteur, il manque la table d'orientation qui faciliterait la reconnaissance du paysage à 360°. On connaîtrait la direction de Reichshoffen, rendue célèbre par l'héroïque charge de cuirassiers qui eut bien lieu... mais à Froeschwiller et à Morbronn alors que cette ville fut celle d'où Mac-Mahon envoya la nouvelle de la défaite à son empereur...
 En tout cas, « Le samedi 6, au point du jour, les troupes s'ébrouèrent et les Français avec cette impertinence dont ils étaient alors coutumiers, menèrent boire leurs chevaux dans la Sauer en avant de leurs lignes et s'en furent aux provisions dans Woerth sans se soucier autrement des quelques casques à pointe qu'ils voyaient devant eux sur les hauteurs » écrit Raymond Bongrand dans « 1870 Alsace-Metz-Sedan » (éditions des DNA, 1970).
 Ainsi furent déclenchées les hostilités 24 h avant leur date présumée par le maréchal Mac Mahon. Qui n'anticipa pas l'audace des troupes du Kronprinz Frederich, le prince royal de Prusse, positionné sur la colline juste en face : « Jusqu'à 13 h, tout se jouera dans cette vallée. » Les combats furieux et aussi l'attente des troupes du général de Failly qui mit bien du retard à répondre à la demande de renfort...
 Le chemin serpente gentiment entre prés et vignes (« celles-ci couvraient jadis les environs, avec les houblonnières, ce qui compliqua les combats à cheval... ») jusqu'à Elsasshausen et ses maisons à colombages. On croise des tombes isolées portant la cocarde tricolore du Souvenir Français et des monuments allemands théâtralisant les noms des villes françaises dans lesquelles s'illustrèrent les coalisés.
 Un lion monumental a sa patte fièrement posée sur...quoi ? « C'est une mitrailleuse de Reffye, un canon à balles français que les Allemands redoutaient. En fait, le mode d'emploi pour recharger l'engin n'avait pas été expliqué et elle fit donc moins de ravages que prévu... »
 Le chemin tourne vers Froeschwiller à gauche vers d'autres tombes (il y en avait jadis 700 avec des fosses communes), d'autres monuments au milieu de champs de céréales, de vergers et de prairies où quelques bovins pâturent. Retour à Woerth après avoir vu dans la nature les stigmates d'une triste page d'histoire européenne.

Marie Brassart-Goerg